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jeudi, 07 janvier 2010

L'Historien et le Philosophe

Au fil des conversations que j'ai pu entretenir avec diverses rencontres de fortune, aux alentours du net, j'ai constaté quelle profonde différence séparait de mon point de vue le philosophe de l'historien.

Tout d'abord, la priorité est de définir ce que l'on entend par historien. J'aurais tendance, au gré de mes détestations, à dire "tout sauf Michelet" ! Michelet prend ici pour les autres, j'en suis consciente, mais il est emblématique des boulets que cette pauvre Clio traîne au pied depuis la Grèce antique. L'histoire en tant que genre littéraire et pire encore, de littérature morale (ou moraliste).

Car pour moi, l'Histoire est une science, même si on l'inscrit dans le fantasmagorique fatras que représente les "sciences humaines" ou pire encore, les soit-disant "sciences littéraires". Elle doit obéir à une méthodologie particulière et reposer sur des sources exploitées avec le maximum d'objectivité et de remise en contexte (sur ce point, relisez l'article sur la méthodologie historique sur la Wikipedia et vous comprendrez combien, encore de nos jours, la malheureuse Clio est universellement malmenée...). Si l'histoire doit avoir une portée éducative, c'est celle d'enseigner à celui qui s'y initie une approche critique et analytique, au delà des faits. Certainement pas à asséner une vérité universelle (d'ailleurs inexistante) censée moraliser la société. Lors de mes années de lycée, il fallait attendre la terminale pour que l'histoire cesse de devenir une propagande et que l'on voie poindre timidement une approche critique...

Ce n'est pas exactement le sujet, mais cela en participe. Ainsi, ma formation d'historienne (dans le cadre d'une école dont l'enseignement majeur est - ou plutôt était, je ne saurais dire à présent - l'art d'exploiter les sources) et ma formation d'archiviste me portent à adopter la démarche suivante, quel que soit le domaine : examinons la matière que nous avons sous les yeux et tirons-en les bonnes conclusions. Nous avons tous des préjugés et des idées toutes faites - certains appelleront cela des théories, mais ces idées doivent être prêtes à basculer dès qu'un point vient les infirmer.

Ce que j'ai constaté en discutant avec des contacts qui venaient d'un cursus philosophique, c'est que la théorie prime sur les faits. "Prenons un postulat et faisons que tout s'y conforme, faits historiques ou sociaux..." Cependant, la plupart des étudiants en philosophie n'ont pas une formation assez approfondie sur le domaine - pour le cas de l'histoire, que ce soit  au niveau des faits comme de la méthodologie - pour éviter les pièges évidents d'une telle démarche. Le soucis n'est peut-être même pas la démarche ; elle serait valable si elle offrait l'option d'aboutir sur la destruction même de la théorie qu'elle souhaite vérifier. Mais j'ai l'impression que la philosophie assénée aux masses a tendance, au lieu de libérer les esprits, à les figer dans une sorte de dogme monolithique d'un monde ou la remise en cause, quel que soit la quantité d'informations susceptibles de la provoquer, est absente. Il suffit de voir le nombre de jeunes adultes qui se déclarent Nietzschéens sur la base d'une approche superficielle, dans le seul but de justifier leur révolte post-adolescente. Se tenir à une "ligne philosophique", n'est-ce pas s'empêcher d'évoluer ?

Attention, je ne dis pas que je ne respecte pas la philosophie, je l'apprécie en tant qu'exercice de l'esprit, de facteur d'épanouisement personnel, mais je m'interroge sur sa place dans une société où n'ayant pas de muse à elle, la philosophie, jalouse, tente de kidnapper Clio. Elle usurpe d'ailleurs pas mal d'autres domaines, au point de devenir voisine de la propagande. Je m'interroge aussi sur la façon dont elle est enseignée, pour que ceux qui s'y adonnent pensent que cette méthodologie "inverse" peut s'appliquer à tout, de l'histoire des mythes et des religions à l'étude socio-culturelle de la pratique du jeu de rôle. Et enfin, je m'interroge sur la façon dont elle peut former les esprits, en les figeant dans un cadre de réflexion dans lequel tout doit tenir, quitte à forcer, casser, plier et raboter.

Me voici encore une fois, sans nul doute, en ligne pour me faire assassiner...

21:42 Publié dans Interlude | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : histoire, philosophie

Commentaires

Je vois tout à fait ce que tu veux dire quant à l'enseignement de la philosophie... En terminale, on doit balayer tout le programme en un an et la tendance est de faire rentrer dans la tête des élèves tous les courants qui ont existé - les incitant plus ou moins explicitement à apprendre par coeur leurs positions et à les régurgiter tels quels le jour de l'examen... ce qui est le contraire exact du but officiel de cet enseignement, qui est censé apporter un esprit critique aux jeunes.

Il faut de la volonté et un esprit critique préexistant pour aller plus loin que cette approche réductrice - je dirais même destructrice - et aussi être prêt à éventuellement se faire saquer... J'ai eu 16 au bac car le sujet s'y prêtait et que l'examinateur a apparemment apprécié que j'aille plus loin que les questionnements du programme, mais j'aurais tout aussi bien pu avoir 5! C'est en effet une matière dont la notation est très subjective, alors qu'il n'y a pas de raison: tout raisonnement bien construit et justifié devrait être bien noté, qu'il plaise ou pas au prof...


Pour ce qui est de l'histoire, c'est vrai qu'on nous l'enseigne de façon très moraliste. Ce qui peut être acceptable face à la 1ère et la 2nde guerre mondiales, par exemple, et encore, j'avoue que l'utilisation quasi malhonnête de massacres, même avec de "bonnes" intentions, me gêne quelque peu. Par exemple, qui nous dit que les Américains, pendant qu'Hitler massacrait des Juifs, parquaient leurs citoyens d'origine japonaise dans des camps? Ah, c'est sûr que ça casserait un peu le mythe des méchants racistes contre les gentils héros désintéressés...

Ce qui m'horripile plus encore, c'est l'histoire de "nos ancêtres les Gaulois", qu'on a ressortis à la Révolution pour solidifier la même "identité nationale" dont on nous rebat les oreilles ces derniers temps, et qui continue à accaparer les programmes de primaire, comme si nous n'étions pas tout aussi Romains, Francs, etc. Et que dire des enfants originaires d'autres pays, quelle belle façon de les intégrer, de les faire se sentir français!


Pour conclure, je dirais que trop souvent, que ce soit en histoire, en philo, ou dans les sciences "scientifiques", ce sont les faits qu'on adapte à la théorie et pas le contraire. Jolie façon de prétendre réfléchir sans bouger d'un poil...

Écrit par : mari6s | vendredi, 08 janvier 2010

Ouf, j'ai échappé à la mort cette fois encore ! ;)

Cependant, pour les Gaulois, j'aurais un peu de mal à te totalement suivre sur ce point... Si les Gaulois ont longtemps été utilisés à des fins de propagande, le fait qu'en réaction, tout intérêt pour eux ait été considéré comme une forme de nationalisme découle d'un autre type de propagande ! Après tout, ne sommes nous pas l'un des seuls pays à se glorifier d'un musée remplis d'œuvres plus ou moins pillées dans le monde entier mais qui ostracise par ailleurs ses antiquités nationales dans un musée poussiéreux et sans moyen, mouroir de nos collections préhistoriques, gallo-romaines et franques (malgré toute l'affection que j'éprouve pour le château de Saint-Germain) ?

Les Gaulois font partie à part entière de notre "généalogie culturelle", mais encore faut il qu'on les présente correctement : une culture syncrétique, née du mélange des descendants des populations préhistoriques et de diverses vagues de peuplement sur plus de 400 ans. Une civilisation qui a profondément contribué à sculpter notre territoire en fondant quasiment toutes les principales villes de France, en laissant sa marque sur les noms de lieux, en apportant au pot commun de la technologie des méthodes avancée d'agriculture et d'artisanat, en particulière le travail de l'acier qui a été si important dans l'essor technologique occidental.

Les Gallo-Romains (pour avoir étudié la question à l'Université) étaient en fait essentiellement des gaulois romanisés (si nous sommes Romains, c'est essentiellement culturellement, l'implantation des Romains en Gaule ayant été assez minime sauf en Provence et aux Frontières). Tout comme l'implantation franque fut minime, mais les Francs sont à l'origine des structures féodales qui ont été à la base institutionnelle de la France pendant 1000 ans.

Alors les Gaulois, nos ancêtres ? Ils en font partie, et quand ce n'est pas par le sang, c'est culturellement et territorialement, ce qui est tout aussi important. Après tout, Goscinny et Uderzo, tous deux issus de familles immigrées, n'ont pas hésité à se servir d'un héros gaulois pour nous faire rire et gentiment se moquer de notre société, ce qui prouve bien que les peuples n'appartiennent pas qu'à ceux qui en descendent par le sang, et fort heureusement !

(euh... c'est peut-être là que je vais me faire tuer... :P)

Écrit par : Milathéa | vendredi, 08 janvier 2010

Mais non je ne vais pas te tuer ;p...

Si l'histoire des Gaulois était enseignée telle que tu la décris, je n'aurais rien contre - d'ailleurs je m'intéresse notamment aux peuples celtes dans la partie "civilisations" de mon année sabbatique. Mais la vérité historique disparaît souvent au profit de fins "éducatives", par propagande ou par simplicité: je dirais qu'en général, au moins en primaire et souvent au collège, les enseignants présentent chaque épisode de l'histoire de façon trop manichéenne à mon goût. Les élèves sont censés s'identifier aux Gaulois, aux Alliés pendant les Guerres mondiales, aux révolutionnaires en 1789, etc... ce que je ne trouve pas très scientifique.

Et pour l'héritage culturel plutôt que par le sang, je suis assez de ton avis ; mais culturellement, notre civilisation a hérité au moins autant des Romains que des Gaulois, et pourtant ce que je connais de Rome me vient plutôt de mes cours de latin que d'histoire (d'après mes souvenirs, ce n'est pas au programme, sauf peut-être indirectement à travers la Grèce antique et son rayonnement culturel...). Et il y a sans doute d'autres exemples...

Bref, je crois qu'on est assez d'accord pour ne pas s'entretuer, sans pour autant que le débat soit sans intérêt ;p.

Écrit par : mari6s | samedi, 09 janvier 2010

De mon temps, nous apprenions les Égyptiens, les Grecs, les Romains (enfin, quand le retard dans les programmes le permettait)... Mais rien sur les Gaulois, comme s'ils n'avaient existé que pour se faire ratatiner par les Romains. En fait, j'avouerai que pour ma part, même après des années de latin et d'histoire, je ne suis pas fan N° 1 des Romains, même si je reconnais leurs aptitudes technologiques et administratives : peut-être parce que justement, on oublie trop souvent de nous parler de l'esclavage, des génocides, des tortures atroces telle que la crucifixion, des sacrifices humains (du moins au premier temps de la République) au profit d'une belle image de la Civilisation rayonnante face à tous les autres peuples indistinctement qualifiés de "barbares" (allégorie à peine voilée de l'Occident face au reste du monde ?). Cependant, en tant que femme, je sais que j'aurais préféré naître barbare, parce que que chez la plupart de ces "barbares", j'aurais été considérée comme un individu à part entière, avec un véritable nom.

Après, sur l'histoire de France : quasiment rien. Quelques notions dévalorisantes sur le Moyen-Age, des trois clichés sur l'Ancien Régime et le XIXe, mais par contre, trois fois la Révolution française, trois fois la Guerre de 14-18 et trois fois la guerre de 39-45... Cherchez l'erreur !

J'ai eu la chance en prépa de revoir l'histoire de France dans son intégralité, chronologiquement. En deux ans seulement... Il était temps ! Et j'en suis sortie avec l'idée (iconoclaste) que pour parvenir à comprendre les autres, il fallait déjà se comprendre soi-même. Comment aller vers la culture des autres, pouvoir pleinement l'apprécier, si l'on ne maitrise pas la sienne ? Comment s'orienter dans l'espace et le temps si l'on a les deux pieds dans le vide ?

Nous sommes la somme de nos expériences, et je pense que la mienne a été différente de la tienne et que mes révoltes sur cette question ne sont logiquement pas les tiennes, c'est normal ! :)

Écrit par : Milathea | samedi, 09 janvier 2010

Encore une chose que nous n'abordions pas du tout en étudiant les Gaulois: la place des femmes, en effet bien plus enviable que chez les Grecs ou les Romains...

Eh bien le programme de ton époque et celui d'aujourd'hui ne sont pas si différents: je n'ai pas non plus vu grand chose sur le laps de temps écoulé entre les Gaulois et la Révolution: en primaire, vaguement l'histoire des invasions "barbares" diverses, de Clovis, de Charlemagne, etc ; au collège, Louis XIV ; et puis pour l'étranger, on voit aussi vaguement la naissance de l'islam. Mais effectivement, cette foutue Révolution française et ces deux Guerres sanglantes, ça on n'a jamais peur de rabâcher... Ils se sont apparemment un peu calmés sur la Révolution, que je n'ai dû étudier que deux fois, mais trois fois chaque Guerre mondiale, en effet ; et après 1945, nous avons étudié l'histoire de façon assez linéaire.

Et j'aime beaucoup ton idée de l'expérience qui détermine forcément nos "révoltes", peu de gens ont assez de recul sur eux-mêmes pour envisager que leur opinion n'est pas universelle...

Écrit par : mari6s | samedi, 09 janvier 2010

C'est un vrai plaisir de lire des textes bien argumentés et bien écrits. Amicalement.

Écrit par : ariaga | samedi, 09 janvier 2010

Merci Ariaga, c'est gentil ! :)

Mari6s, en lisant ce que tu rapportes sur cette nécessité de "prendre partie", je pense comprendre dans quelle démarche se situe cette soudaine valorisation gauloise, si inattendue...

Si l'on enseignait à l'époque "Nos ancêtres les Gaulois" jusque dans nos lointaines colonies, c'était pour faire comprendre aux petits élèves que "nos ancêtres", qui texto "vivaient un peu comme les peuplades sauvages de notre temps" (mon père est toujours capable de réciter ses cours par cœur) avaient largement bénéficié des lumières civilisatrices du colonisateur Rome. Parallèle transparent !

Cette soudaine sympathie pro-gauloise cherche sans doute, en sens inverse, à prendre le parti du colonisé contre le colonisateur, du vaincu contre le vainqueur... C'est bien sûr méconnaître totalement le fait que les époques, les sociétés, les contextes, les conséquences ne sont ni superposables, ni comparables !

Vu de loin, dans le brouillard, c'est presque drôle.

Écrit par : Milathea | samedi, 09 janvier 2010

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