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vendredi, 26 mars 2010

Une page charentaise : les « chasseurs » de la Baie d’Yves

De nos jours, la baie d’Yves est surtout connue comme réserve naturelle, pour les marais environnants et la gent emplumée qu’elle abrite. De mon temps (ou plutôt, de la portion de temps où la baie colonisait mes souvenirs), elle n’était pas un rendez-vous de vacanciers férus de « tourisme » vert, mais d’un type de chasseurs inoffensif pour la population ornithologique, qui effectuait ses démarches dans une aura de solitude hallucinée.

Un ami de mes oncles nous avait indiqué cette « bonne adresse », à visiter de préférence après un gros coup de mauvais temps, quand la falaise de calcaire scabieux s’était un peu plus délitée dans la mer. Ou plutôt, dans l’étendue de vase charentaise qui la moitié du temps, émergeait des basses eaux.

Comme seule trace de présence humaine, des cabanes se dressaient haut sur leurs pilotis rongés par le sel, l’eau, le soleil et le vent, au bout de leurs pontons à claire-voie qui semblaient à peine assez solides pour supporter le poids d’un homme. En haut des échelles boiteuses, les portillons qui en interdisaient l’accès faisaient figures de pieds de nez sur ces vestiges d’un autre âge. Seuls les filets carrés suspendus au dessus des eaux et leur bon état improbable venaient démentir cette impression.

Quand même les carrelets espaçaient leur avancée dans la mer et qu’on se trouvait coincé entre deux univers stériles de pierre et d’eau, il était aisé de se croire sur une autre planète. Seules traces de vie avec les mouettes suspendues dans le ciel, des crabes détalaient de guingois entre les plaques rocheuses ; ils furent parfois ajoutés à notre ordinaire, victimes l’ennui engendré par l’absence de notre proie de prédilection – laquelle, pourtant n’aurait pu nourrir personne qui ne fût lithophage.

Nous ne croisions que peu de monde dans cette randonnée : sans doute était-ce la raison pour laquelle un couple sophistiqué, alangui sur une large table de pierre, fit partie de nos rares rencontres, son illégitimité probable bien abritée par la haute muraille et l’environnement hostile où personne de leur entourage n’irait probablement les chercher. Au delà de regards soupçonneux de part et d’autres, cette rencontre fut aussi stérile que les falaises striées de la baie.

Alors que nous progressions d’une allure incertaine, moitié marchant, moitié grimpant, bref, crapahutant aussi gracieusement que les crabes qui filaient sous nos pieds, encombrés de marteaux et de seaux métalliques, le regard aux aguets, nous eûmes cependant aussi la chance de rencontrer un Frère, que dis-je, un Maître ! Sous le soleil implacable, casquette vissée sur la tête, lunettes perchées au bout du nez, il se tenait accroupi en équilibre instable sur le côté d’un énorme bloc calcaire et il martelait la pierre avec la délicatesse d’un compagnon sculpteur. Une prothèse remplaçait l’une de ses jambes et la seconde, éraflée et bandée,  semblait avoir souffert doublement de l’absence de sa compagne.

Mes parents, qui oeuvraient âprement à la disparition de ma timidité pré-adolescente, m’enjoignirent de lui demander ce qu’il avait trouvé dans cette masse de calcaire. Ce fut donc toujours un peu en crabe que je l’approchais, un pas en avant pour deux de côté, sans compter le changement de niveaux dû aux empilements instables de fragments rocheux. Après tout, peut-être était-il l’un de ces âpres traqueurs qui voyaient toute concurrence potentielle d’un œil torve.

Mais non. Son œil était celui du passionné, brillant d’intelligence et de la fierté de montrer ses trouvailles. Avec des accents enjoués, il présenta triomphalement à la gamine qui montrait une salutaire curiosité le résultat de sa chasse, à grand force de noms scientifiques compliqués. Je m’extasiais poliment, mais sincèrement : il fallait bien du talent pour reconnaître des invertébrés préhistoriques dans ces paillettes de pierres soigneusement entreposées dans de petites boîtes. Nous nous quittâmes sur un salut chaleureux.

Quand nous avions de la chance, nous rentrions avec toute une collection de proies pétrifiées : des « sortes de » praires, des « sortes de » crépidules, plus ou moins dégagées de leur gangue et entreposés sur les étagères du débarras, à côté des tongs et des nattes de plage. Je cherchais, le soir même ou le lendemain, leur nom savant dans un petit livre acheté le jour même à la librairie du centre-ville, pour les oublier jusqu’à l’année d’après.

Je garde de ces expéditions le souvenir à demi rêvé d’expéditions au bout du monde et une ligne insolite sur mon curriculum vitae privé : « chasse aux fossiles ».


Pour ceux qui ne connaissent pas les falaises de la baie d’Yves, quelques photos par Guillaume Delormes.

Commentaires

Joli récit d'enfance, la poésie éclaire tes souvenirs, et donne de la vie à ta réminiscence… On s'y croit, voilà encore un tes tes talents plumitifs…Que de facettes à ton clavier… Amicalement.

Écrit par : la gouttelette | dimanche, 28 mars 2010

Merci de ce compliment ! J'ai voulu m'essayer à autre chose, sans doute inspirée par de récentes lectures. J'espère avoir su trouver un ton qui m'étais propre. Je me dis également que savoir fixer le passé peut-être important pour ceux qui viennent après...

Amitiés
Milathea

Écrit par : Milathea | lundi, 29 mars 2010

Les fossiles c'est trop facile d'en trouver dans cette région , les grèves sont "empoissonnées" de coquillages , tuiles , pierres , cailloux , marqués par l'empreinte d'une plante ou d'une bébette ... Mais je ne suis pas trés scientifique , parle-t-on de fossiles pour toutes les empruntes ou faut-il que l'empreinte date de la préhistoire ?
Les Alanoix nous sommes de grands arpenteurs de grèves , nous ne nous lassons pas de scruter le sol , sonder les laisses de mer , nous rentrons toujours avec quelques butins sableux dans nos poches .
Mais je me souviens d'une grande navigatrice qui , à la radio , condamnait les gens comme nous , qui pillent la mer de ses ressources ... Je suis trop "commune" pour comprendre où est le mal , de ramasser quelques coquillages et bois flottés .

Je connais naturellement La promenade des carrelets à Yves , en haut des falaises , c'est aussi un spot pour les ornithologistes appareil photo au poing ...

Écrit par : mère à la noix | vendredi, 02 avril 2010

A l'époque où la "grande plage" (!) de Fouras s'était transformée en plage de cailloux (on ne pouvait même pas qualifier cette rocaille de galets), je revenais régulièrement avec un chargement de pierres dans ma serviette : nodules de quartz, fossiles en tout genre... C'était moins beau que la récolte de la baie d'Yves, mais il y en avait quantitativement plus.

Pour répondre à ta question, les empreintes constituent bien un type de fossiles - d'ailleurs, certains organismes animaux ou végétaux ne subsistent que sous cette forme.

Quant au pillage des côtes, la ville elle-même essayait de racler les cailloux de la Grande plage : à cet endroit, je rendais donc service à la communauté. Par contre, dans le domaine du vivant, c'est toujours le même soucis : trop de gens, trop d'excès... Mais il faut aussi rappeler (bien que ce ne soit pas très politiquement correct de le dire) que la proximité des parcs à huitres fait parfois d'énormes dégâts sur les côtes : les naissains envahissent tout, au point qu'il n'y a plus que des huitres sur les rochers et que les algues ne peuvent plus s'y fixer, les bigorneaux et les patelles y brouter, les crabes et les crevettes s'y cacher... sans oublier le danger représenté par les coquilles tranchantes. Il y a de quoi en pleurer...

Écrit par : Milathea | vendredi, 02 avril 2010

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