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samedi, 03 avril 2010

Des îles et des alouettes...

Ce sujet a été déjà plus ou moins abordé à travers diverses notes et remarques ou des discussions sur forum. Je suis parfois assez surprise de la virulence de jeunes auteurs à s'affirmer indépendants de l'influence de leur public, d'autant plus sur des formes d'écriture clairement créées à destination d'un public (fanfiction, webséries, jeux d'interprétation...). J'en  viens à me dire qu'il y a peut-être une question de génération. Certains d'entre eux ont directement pratiqué l'auto-publication sur forum et acquis un public fidèle, sinon nombreux, avec lequel il leur était aisé d'entrer en relation.

Si l'on creuse un peu, pourtant, la possibilité de publication sur Internet n'est anodine pour personne. Peut-être d'autant moins pour nous, les "vieux routards" de l'écriture qui l'ont longtemps pratiquée comme une démarche solitaire dans laquelle le lectorat représentait un facteur fantasmé.

Donc, pour ces écrivains qui ont passé 20 ans ou plus à coucher sur le papier ce qui se bousculait dans leur tête, histoire de l'en faire sortir, de ne pas le laisser perdre et l'offrir à la postérité (si elle le voulait bien), l'écriture ne pouvait être autre chose qu'une démarche intensément personnelle. Le lectorat demeurait lointain et utopique, lié à la nécessité de bâtir quelque chose d'assez parfait pour que cela puisse être imprimé un jour... Une nécessité redoutable, voire même paralysante...

En l'absence du moindre bêta-lecteur bien disposé dans leur entourage, ils se voyaient bien obligés à être seuls juges de qu'ils écrivaient et de s'améliorer par eux-même : une démarche qui est tout de même liée à une frustration - pas tant de l'absence de retour que de l'impossibilité d'un retour. Et si parfois, ils arrivaient à expérimenter le Graal d'une publication "papier", c'était dans un contexte trop modeste ou trop cadré pour que se crée cette dynamique essentielle. D'autant plus s'ils étaient trop isolés, trop timides ou trop peu sûrs d'eux pour aller vers les ateliers d'écriture ou les communautés d'écrivains.

En se mettant du point de vue de ceux qui ne sont pas des "bleus" en tant qu'écrivains mais qui sont des "bleus" de l'échange et de l'auto-publication, Internet s'immisce incontestablement dans la façon d'appréhender l'écriture. Tout d'abord, parce que cette auto-publication lève la nécessité de créer un texte assez parfait pour passer le redoutable cap du jugement de l'éditeur. Ce qui offre plus de liberté, mais émousse paradoxalement la partie "artistique" un peu contemplative de l'écriture classique. La nécessité d'un rythme de publication ajoute un peu à cette impression de "faire des gammes" plutôt que de jouer une symphonie.

Ensuite, il y a l'irruption - ou le silence ou l'absence - du lectorat dans la démarche. Pour les écrivains ci-dessus décrits, la proximité immédiate que donne Internet aux lecteurs permet à une utopie de devenir réalité. Ils sont sans doute, dans un premier temps, déçus par l'aspect "miroir aux alouettes" qui leur faisait espérer toucher rapidement un lectorat important. Conscients de leur parcours solitaire, ils craignent de s'être fourvoyés sur un chemin qu'ils sont les seuls à comprendre et apprécier, alors même qu'ils attendent de ce miraculeux média la reconnaissance qui leur a tant manquée. La voix du lecteur, même du lecteur individuel et unique, prend d'autant plus de poids qu'elle symbolise à elle seule ce fantasme devenu réalité.

Il ne s'agit pas d'une démarche narcissique, mais plutôt du besoin quasi-viscéral d'une dynamique d'échange et plus encore, d'une dynamique d'échange égalitaire. Car des deux forces en présence, c'est l'auteur qui reste de loin le plus vulnérable, le plus dépendant, jusqu'à ce qu'il ait suffisamment d'audience pour que le rapport puisse s'inverser. Et donc l'auteur, pour inverser ce rapport, se doit de "courtiser" le lecteur et tâcher de le séduire, voire de susciter chez lui de la compassion, de la pitié, de la culpabilité, bref, n'importe quel sentiment susceptible de le conduire à éprouver un quelconque intérêt. Un intérêt réel, pas un "J'aime ce que tu fais, je le lirai si j'ai le temps" qui représente un encouragement... mais un encouragement vide de  tout sens, comme une petite tape dans le dos, avec la superficialité des bons sentiments. Mais quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, chaque homme est une île, le roi de son micro-état centré sur son propre gouvernement et ses propres préoccupations. Et ce qui est essentiel dans son microcosme insulaire ne l'est pas sur l'île d'à côté. On ne peut forcer l'ingérence.

Et puis, il y a toute ces blessures : les moqueries, la condescendance, l'incompréhension... Comment ne pas saigner en voyant des textes dont la qualité n'a rien de mirobolante attirer des dizaines de commentaires ? Ce sentiment ne saurait se définir par la simple jalousie : cela relève de l'injustice, d'autant plus blessante qu'on se sait soi-même bon juge de ce qu'on examine. Mais si l'on a un tant soit peu de respect pour soi-même, on demeure digne : l'écrivain qui se laisserait aller au sarcasme ou à l'exercice de démolition d'autrui montre qu'il ne croit pas en lui-même, en ses capacités et son éthique.

Qu'on soit une alouette face au miroir ou une île perdue au milieu d'un l'océan vide, il faut parfois de la constance pour continuer à regarder dans la direction de ses rêves, même s'ils ne sont que des mirages.

Commentaires

merci de ton analyse sincère: je crois que tu as plutôt bien cerné ce qui pousse et retient tout à la fois les plumitifs timides et peu sûrs d'eux… Il y a parfois blessure en effet à ne rien recevoir sur les textes lancés sur son blog perso comme une bouteille à la mer…
Mais, disait si justement Pennac, il y a des verbes qui ne se conjuguent pas à l'impératif: aimer, lire; commenter vient s'ajouter à la liste…
Pour ma part, je me sens (encore?) trop de fierté paralysante pour demander un retour sur mes textes… Ils sont pourtant, finalement, la raison première de la création de mon blog. Mais faute de retour, je me retient d'en lancer, notamment des chroniques qui me tiennent à coeur, par pudeur???
Et de fait, nous sommes évidemment très nombreux dans ce cas de figure…

Écrit par : gouttelette | mardi, 06 avril 2010

Et quand bien même nous en demandons, nous n'en recevons guère !

Plus je me promène sur le web, plus j'en viens à penser que le réseau relationnel est plus important dans le "succès" (ou du moins ses signes extérieurs) que la sincérité ou le talent. C'est souvent notre timidité - mais aussi et surtout, notre réticence à commenter les blogs "qui font bien" si nous ne nous sentons pas d'inclination à le faire qui non "plombe". Tout reste une question d'éthique et de fierté.

Écrit par : Milathea | mardi, 06 avril 2010

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