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lundi, 05 avril 2010

Par-delà les mers

Ce style précis de nouvelle s'appelle une "songfic", littéralement, une chanson-fiction. Le principe est simple : choisir une chanson et s'en servir d'appui pour une nouvelle qui suit plus ou moins le thème de cette chanson, couplet après couplet.

My Bonnie lies over the ocean est une chanson traditionnelle écossaise, hélas reléguée au rang de chanson enfantine. Dans la traduction, j’ai volontairement féminisé l’être absent – la version anglaise est ambiguë sur ce point. Il semble difficile de tronçonner ce texte, qui par ailleurs est assez court.

Bring back, Bring back,
Oh, bring back my Bonnie to me, to me.
Bring back, Bring back,
Oh, bring back my Bonnie to me.


Ramenez, ramenez,
Ramenez mon aimée vers moi, vers moi,
Ramenez, ramenez,
Ramenez mon aimée vers moi.

Ce soir,  je suis seul. La marée de mots, d'images et sons que le réseau multidoc fait déferler  sur mon écran ne peut combler ce manque qui grandit en moi. Quand suis-je devenu aussi dépendant de sa présence ?

La musique coule des haut-parleurs, des chansons traditionnelles vieilles de plusieurs siècles. Sans doute y a-t-il encore des nostalgiques pour les chanter à leurs enfants ou leurs petits-enfants. Bien évidemment, je les ai connues sur le tard ; je les ai d’abord jugées simplistes en paroles comme en mélodie, j’ai manqué de saisir leur intérêt. A présent, je comprends mieux que par leur simplicité même, elles vibrent à l’unisson des sentiments les plus fondamentaux qui vivent au fond de nous.

Le vide de l’absence est l’un d’eux. Je souris à l’idée qu'autrefois, le plus souvent, les femmes attendaient au port. Les temps ont changé. C’est ma compagne qui quitte le port et part loin de moi, chaque fois que l’équipage dont elle fait partie embarque pour un nouveau voyage dans l’Interspace.

My Bonnie lies over the ocean,
My Bonnie lies over the sea.
My Bonnie lies over the ocean,
Please bring back my Bonnie to me.

Mon aimée navigue sur l'océan,
Sur la mer navigue mon aimée,
Mon aimée navigue sur l'océan,
Oh ramenez-moi mon aimée.

Les océans sur lesquels mon aimée navigue sont des mers d’étoiles ou les profondes eaux sombres d’une nuit éternelle. Elle dort dans une minuscule cabine aveugle, mange dans une cambuse exiguë des rations insipides, travaille dans une salle des machines bruyante et nauséabonde et pendant des jours durant, cohabite avec les quatre ou cinq mêmes personnes, sa seule vraie famille depuis des années. Puis elle débarque sur des planètes lointaines, sous des ciels aux couleurs étranges, des ciels de jour et des ciels de nuit. Elle admire des  paysages insolites, goûte de nouvelles saveurs et des rencontres de hasard, fait ses adieux et repart.

Non que je n’embarque jamais sur les routes spatiales : je peux être conduit à traverser l’
Interspace pour rentrer le soir même, mais je n’ai ni la vocation, ni le cœur d’un travler. J’ai été habitué au luxe d’un matériel performant, d’installations confortables, à avoir de l’espace autour de moi. Je ne serai jamais un de ces routards du ciel.

C’est la part de sa vie dont je ne ferai jamais partie. Parfois, une étrange jalousie m’étreint, et la crainte aussi, celle qu’elle choisisse de ne pas revenir vers moi.

Last night as I slept on my pillow,
Last night as I slept on my bed,
Last night as I slept on my pillow,
I dreamt that my Bonnie was dead.


Cette nuit, couché sur mon oreiller
Cette nuit, sur mon lit couché,
Cette nuit, couché sur mon oreiller
J'ai rêvé la mort de mon aimée.

Comme je ne parvenais plus à me concentrer sur quoi que ce soit, qu’elle habitait mes pensées enfiévrées, j’ai arrêté mon terminal et je me suis allongé sur mon lit, couché sur le dos, un bras en travers de mes yeux. J’écoute le bruit de ma propre respiration. Je crois entendre son rire, profond, mélodieux. Sentir ses doigts forts et agiles sur ma peau.

Mes yeux se rouvrent subitement et je me redresse, inquiet. Et s’il lui était arrivé quelque chose ?


C’est ridicule, nous ne sommes plus au temps de la marine à voile, où le risque du naufrage était inhérent à chaque voyage. Elle s’embarque pour une routine où peu de choses peuvent tourner mal. Mais elle est si intrépide parfois. Une réparation à faire, une sortie hors du vaisseau, une combinaison défectueuse, un câble qui lâche… Ou bien une collision dans l’espace, que l’ordinateur de bord n’a su prévoir et éviter… Mon cœur cogne dans ma poitrine. Elle va bien, il ne peut en être autrement, mais je n’ai aucun moyen de le savoir.


Si je lui faisais part de mes craintes, elle se mettrait à rire. Je l’entends presque me dire : "
Comment, TOI, tu oses t’inquiéter ? Toi qui passe ta vie à affronter des criminels dangereux, de consortiums véreux et des fous furieux ? Ce n’est pas moi qui ai atterri en soins intensifs, entre la vie et la mort. Mais c'est moi qui ai subi cette terrible attente, cette intense douleur de voir souffrir un être aimé sans pouvoir rien y faire..."

Sa voix, dans mon esprit, se fait grave, tendue. Sait-elle seulement qu’à chaque fois qu’elle part, je ressens un peu de cette terrible attente ? Sans raisons, peut-être, mais je ne peux nier cette angoisse profonde qui me serre le cœur. Instinctivement, ma main se porte sur ma poitrine où plus aucune cicatrice ne subsiste. S’il devait lui arriver quoi que ce soit, même la douleur du projectile qui m’a déchiré la chair ne serait rien à côté de la souffrance que je ressentirais. Le sait-elle seulement ?

Oh blow ye the winds o'er the ocean,
And blow ye the winds o'er the sea,
Oh blow ye the winds o'er the ocean,
And bring back my Bonnie to me.

Ô vents, soufflez donc sur l'océan,
Et sur la mer, ô vents soufflez,
Ô vents, soufflez donc sur l'océan,
Et ramenez-moi mon aimée.

Cependant, jamais je n’exigerai d’elle qu’elle demeure au port. Ce serait mutiler son âme. Tout comme elle n’exigera pas de moi que j’abandonne le rang des défenseurs de la loi. Cette part essentielle de nous-mêmes fait de nous ce que nous sommes. Et c’est de ce que nous sommes que se nourrit notre relation.

Je force ma respiration à se calmer, mes muscles à se détendre. Je m’allonge de nouveau, les yeux braqués sur le plafond. Quelle heure peut-il être ? Si son vaisseau atterrit plus tôt que prévu, quittera-t-elle sa cabine pour venir jusqu’à mes quartiers ? Après tout, elle est chez elle dans cette coque de métal.


Peut-être voudra-t-elle au contraire sortir avec quelques amis, ou simplement arpenter les rues, directement sous le ciel, après avoir été si longtemps confinée. Peut-être le voyage l’aura-t-il épuisée, en dépit de sa redoutable énergie. Elle viendra juste s’allonger contre moi et nous dormirons côté à côte, comme deux enfants, comme des amis plus que comme des amants, serrés sur mon lit trop étroit.


Un sourire étire mes lèvres tandis qu’enfin, la somnolence me gagne. Je ferme les yeux et je m’emplis du fantôme de sa présence, en attendant de l’avoir contre moi, bien réelle. Je suis en train de sombrer quand l’interphone de ma porte déchire la brume qui enveloppe mon esprit. Sans y penser, sans même réaliser, je suis debout, deux enjambées me mènent à la porte.


Le panneau s’escamote en silence ; elle se tient là, devant moi, son sac jeté sur son épaule. De sa combinaison froissée s’exsudent encore quelques effluves chimiques. Elle sourit.


« Salut ! »


Sans un mot, je l’attire vers moi, goûtant la sensation de son corps souple et musclé contre le mien. Sa combinaison ouverte glisse un peu de ses épaules, où mes doigts s’attardent sur le velours de sa peau. Je respire son odeur, ce parfum épicé qui affole mes sens. Ses reins se cambrent, ses bras se glissent autour de mon cou.


« Tu es là… »

The winds have blown over the ocean,
The winds have blown over the sea,
The winds have blown over the ocean,
And brought back my Bonnie to me.


Les vents ont soufflé sur l'océan,
Sur la mer les vents ont soufflé,
Les vents ont soufflé sur l'océan,
Et m'ont ramené mon aimée.

Elle se contente de rire, ses doigts enfouis dans mes cheveux, son front contre le mien :

« Je t’ai manqué ? »

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